Blog de Saadane Benbabaali, Maître de conférences à Paris 3 Sorbonne Nouvelle

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Saadane BENBABAALI, Maître de Conférences, Sorbonne Nouvelle, Écrivain, essayiste, traducteur.

mardi 6 décembre 2011

Rencontre(s) Ibn ‘Arabî et Averroès (Ibn Rushd)


On peut lire dans les Futûhât, ce récit rapporté par Ibn Arabi concernant sa rencontre avec Ibn Rushd, le plus grand philosophe de son époque:

قال ابن عربي في الفتوحات المكية: "دخلت يوما بقرطبة على قاضيها أبي الوليد بن رشد وكان يرغب في لقائي لما سمع وبلغه ما فتح الله سبحانه وتعالى به في خلوتي... فبعثني والدي إليه في حاجة قصدا منه حتى يجتمع بي. وأنا ما بقل وجهي ولا طر شاربي (لم ينبت شعر وجهه ولا شاربه) فلما دخلت عليه قام من مكانه إلي محبة وإعظاما فعانقني وقال لي: نعم فقلت له: نعم فزاد فرحه بي لفهمي عنه ثم إني استشعرت بما أفرحه من ذلك فقلت له: لا، فانقبض وتغير لونه وشك فيما عنده وقال: كيف وجدتم الأمر في الكشف والفيض الإلهي هل هو ما أعطاه لنا النظر؟ قلت: نعم. لا وبين نعم ولا تطير الأرواح من موادها والأعناق من أجسادها، فاصفر لونه وأخذه الأفكل (الرعدة) وقعد يحوقل (يقول لا حول ولا قوة إلا بالله).

"Un jour, à Cordoue, j’entrai dans la maison d’Abûl l-Wâlid Ibn Rushd, cadi de la ville, qui avait manifesté le désir de me connaître personnellement parce ce que ce qu’il avait entendu à mon sujet l’avait fort émerveillé, c’est-à-dire les récits qui lui étaient arrivés au sujet des révélations que Dieu m’avaient accordées au cours de ma retraite spirituelle. Aussi, mon père, qui était un de ses amis intimes, m’envoya chez lui sous le prétexte d’une commission à lui faire, mais seulement pour donner ainsi l’occasion à Averroës de converser avec moi. J’étais en ce temps-là un jeune adolescent imberbe. A mon entrée, le philosophe se leva de sa place, vint à ma rencontre en me prodiguant les marques démonstratives d’amitié et de considération, et finalement m’embrassa. Puis il me dit: “Oui.” Et moi à mon tour, je lui dis: “Oui.” Alors sa joie s’accrut de constater que je l’avais compris. Mais ensuite, prenant moi-même conscience de ce qui avait provoqué sa joie, j’ajoutai: “Non.” Aussitôt, Averroës se contracta, la couleur de ses traits s’altéra, il sembla douter de ce qu’il pensait. Il me posa cette question: “Quelle sorte de solution as-tu trouvée par l’illumination et l’inspiration divine? Est-ce identique à ce que nous dispense à nous la réflexion spéculative?” Je lui répondis: “Oui et non. Entre le oui et le non les esprits prennent leur vol hors de leur matière, et les nuques se détachent de leur corps.” Averroës pâlit, je le vis trembler; il murmura la phrase rituelle: il n’y a de force qu’en Dieu, – car il avait compris ce à quoi je faisais allusion.

Plus tard, après notre entrevue, il interrogea mon père à mon sujet, afin de confronter l’opinion qu’il s’était faite de moi et de savoir si elle coïncidait avec celle de mon père ou au contraire en différait. C’est qu’Averroës était un grand maître en réflexion et en méditation philosophique. Il rendit grâces à Dieu, me dit-on, de l’avoir fait vivre en un temps où il pût voir quelqu’un qui était entré ignorant dans la retraite spirituelle, et qui en était sorti tel que j’en étais sorti.

وقال: هذه حالة أثبتناها وما رأينا لها أربابا.. فالحمد لله الذي أنا في زمان فيه واحد من أربابها الفاتحين مغاليق أبوابها. والحمد لله الذي خصني برؤيته"

C’est un cas, dit-il, dont j’avais affirmé moi-même la possibilité, mais sans avoir encore rencontré personne qui l’ait expérimenté en fait. Gloire à Dieu qui m’a fait vivre en un temps où existe un des maîtres de cette expérience, un de ceux qui ouvrent les serrures de Ses portes. Gloire à Dieu qui m’a fait la faveur personnelle d’en voir un de mes propres yeux.

Je voulus avoir une autre fois une nouvelle entrevue. La Miséricorde Divine me le fit apparaître en une extase, sous une forme telle qu’entre sa personne et moi-même, il y avait un léger voile. Je le voyais à travers ce voile, sans que lui-même me vît ni ne sût que j’étais là. Il était en effet trop absorbé dans sa méditation, pour s’apercevoir de moi. Alors je me dis: son propos ne le conduit pas là où moi-même j’en suis.

Je n’eus plus l’occasion de le rencontrer jusqu’à sa mort qui survint en l’année 595 de l’hégire (= 1198), à Marâkesh. Ses restes furent transférés à Cordoue, où est sa tombe. Lorsque le cercueil qui contenait ses cendres eut été chargé au flanc d’une bête de somme, on plaça ses oeuvres de l’autre côté pour faire contrepoids. J’étais là debout en arrêt: il y avait avec moi le juriste et lettré Abû l-Hosayn Mohammad ibn Jobayr, secrétaire du Sayyed Abû Sa’îd (prince almohade), ainsi que mon compagnon Abû l-Hakam ‘Amrû ibn as-Sarrâj, le copiste. Alors Abû l-Hakam se tourna vers nous et nous dit: “Vous n’observez pas ce qui sert de contrepoids au maître Averroës sur sa monture? D’un côté le maître (imâm), de l’autre ses oeuvres, les livres composés par lui.” Alors Ibn Jobayr de lui répondre: “Tu dis que je n’observe pas, ô mon enfant? Mais certainement que si. Que bénie soit ta langue!” Alors je recueillis en moi (cette phrase d’Abû l-Hakal), pour qu’elle me soit un thème de méditation et de remémoration. Je suis maintenant le seul survivant de ce petit groupe d’amis – que Dieu les ait en sa miséricorde – et je me dis alors à ce sujet: D’un côté le maître, de l’autre ses oeuvres. Ah! comme je voudrais savoir si ses espoirs ont été exaucés!

La traduction est d’Henry Corbin ( L’Imagination créatrice…, pp. 39-40) mais le début est de Miguel Asin Palacios (L’Islam christianisé, pp. 30-31),

Dans son introduction aux textes choisis tirés des Illuminations de La Mecque (où ce passage n’est pas traduit), Michel Chodkiewicz commente:

"Ce bas-monde et le paradis (…) ont en commun “la brique et le maçon”. Il y a donc entre eux continuité de nature et imbrication réciproque. le paradis est déjà présent hic et nunc (…) ce que l’homme ordinaire doit croire sans voir. Les “gens du dévoilement”, en revanche, perçoivent effectivement en cette vie la nature paradisiaque de la rawda. Ce discours révèle aussi le sujet de l’énigmatique dialogue entre le jeune Ibn ‘Arabî et Averroès qui est rapporté immédiatement après et que Corbin a traduit en l’isolant de son contexte. L’analyse attentive de cette séquence homogène montre que le problème débattu entre le philosophe et l’enfant est celui des fins dernières et la conjecture la plus probable est qu’il s’agit très exactement de la résurrection des corps. (p. 64)".

source: http://cercamon.wordpress.com/2006/11/14/ibn-arabi-et-averroes/


lundi 5 décembre 2011

Bencheneb Mohamed : Présentation par Saadane Benbabaali


Prologue:

En 2009, M. Daoud Flites, Dr des Éditions du même nom, m'a sollicité pour un article de présentation d'un recueil de textes écrits par Mohamed Bencheneb. Ce fut avec un grand plaisir que je lui fis parvenir le texte ci-après dans lequel j'exprime à la fois ma relation personnelle avec cette grande figure de la culture algérienne et mon point de vue sur la valeur inestimable de son oeuvre.
Je suis heureux de partager avec vous ces impressions et cette analyse succincte en attendant de nouvelles publications sur cet auteur prolifique.
Saadane Benbabaali
Paris, 5 Décembre 2011



Texte de présentation publié en 2009

Mohameb Bencheneb a d’abord pour été pour moi un portrait qui trônait au-dessus de la porte d’entrée du bureau du proviseur du lycée de Médéa qui porte son nom. Il est donc étroitement lié dans ma mémoire à deux hommes exceptionnels qui ont rempli cette fonction après avoir été mes enseignants : M.M Abdi et Benterkia (rahimahoumâ Allah). Avant de pénétrer dans leur bureau, l’élève que j’étais, examinait tous les détails de l’homme dont je ne connaissais alors que l’apparence physique. La photo représentait un homme fier de son algérianité et de sa culture musulmane. Coiffé d’un turban, portant un costume traditionnel et ceint d’un large hizâm, il tenait avec élégance son burnous blanc. L’homme vous regardait droit dans les yeux et sa bouche prête à parler donnait au portrait vie et énergie. Comment, me demandais-je alors, l’administration coloniale avait-elle pu donner son nom à un lycée ? Son statut d’intellectuel francisant et la fonction de professeur d’Université, cas rarissime à cette époque, en faisaient sans doute un alibi. Le système qui a privé d’instruction la quasi totalité des Algériens trouvait en lui quasiment le seul exemple de réussite de la prétendue « mission civilisatrice » de la France.

J’appris plus tard que je partageais avec Mohamed Bencheneb le privilège d’être né dans le même village (Takbou- Aïn Dhahab). Mais ma plus grande surprise eut lieu beaucoup plus tard, à Paris, lors de la préparation de mon doctorat. Je découvris que c’était lui qui avait rédigé l’article de l’Encyclopédie de l’Islam sur le muwashshah, sujet de ma thèse. Loin de la patrie, plus de 50 ans après sa mort, l’homme érudit de mon village continuait à me nourrir de sa science. En lisant l’article biographique qui lui a été consacré dans l’Encyclopédie de l’Islam, je fus étonné par le nombre impressionnant d’articles qu’il avait écrits et de traductions qu’il avait réalisées durant sa carrière. Il fut, en outre, l’auteur d’un ouvrage de grammaire et surtout d’un lexique des « mots turcs et persans conservés dans le parler algérien ». Ce dernier ouvrage m’apporta une lumière inattendue sur un nombre considérable de termes en usage à Médéa et dont je ne connaissais pas l’origine !

Quatre-vingts ans après sa mort, je reçus d’abord une invitation de l’Université d’Alger pour participer au Colloque qui lui sera consacré au mois de décembre 2009, puis une demande de rédiger un « mot d’ouverture » par les éditions Flites. C’est avec beaucoup d’humilité que j’ai répondu à l’une et à l’autre sollicitations.

Les textes choisis pour cette publication révèlent plusieurs compétences exceptionnelles de Mohamed Bencheneb. Chercheur curieux, il savait dénicher les documents historiques oubliés ou les œuvres poétiques de grande valeur. C’est le cas par exemple du Résumé d’éducation et d’instruction enfantine qui date du début du 18e siècle et qui « donne un aperçu succinct des principes pédagogiques chez les Musulmans ». Cet opuscule, dépassé aujourd’hui en ce qui concerne la manière d’éduquer les enfants, constitue un document historique et surtout sociologique. On y apprend, en même temps que l’usage des châtiments corporels, la différence de traitement réservée aux filles auxquelles il était « blâmable d’apprendre l’écriture ». Cependant au fil des pages, le lettré anonyme qui l’a écrit laisse apparaître un début de remise en cause de certaines traditions devenues obsolètes. Surtout, une grande humanité transparaît chez ce maître qui affirme que : « la répétition trop fréquente des châtiments corporels est blâmable. Les coups donnés (…) portent atteinte à la mémoire et à l’intelligence ; bien plus, ils les font disparaître à tel point qu’il n’en reste aucune trace : nous l’avons constaté de visu. Rarement un élève profite des leçons d’un maître qui se plait aux châtiments corporels : c’est ce que nous avons encore constaté par nous-mêmes chez ceux que nous avons instruits. »

L’itinéraire de Tlemcen à la Mekke de Ben Msayeb est précédé d’une importante introduction biographique du poète. Mais le plus remarquable reste, comme dans beaucoup d’autres textes de ce recueil, l’éclairage apporté par l’érudit Bencheneb grâce à ses nombreuses notes et remarques. Sans les précisions topographiques du traducteur et les hypothèses concernant certains termes obscurs, l’itinéraire décrit par Ben Msâyeb perdrait beaucoup de sa valeur pour les générations actuelles.

Deux textes, l’un sur l’Origine du mot « Chāchiyya » et l’autre sur l’emploi du mot Tellîs révèlent une autre dimension de l’érudit Bencheneb. Sa démarche de questionnement étymologique mène le lecteur au cœur d’une véritable quête. Son travail révèle les secrets de la naissance des mots et de leur origine parfois insoupçonnée.

Compilateur comme beaucoup d’intellectuels de son époque, Bencheneb savait cependant enrichir les textes anciens par ses propres observations et investigations. Ainsi le long texte sur le nombre TROIS chez les Arabes, comporte de très nombreuses formules recueillies par un homme à l’écoute de son époque. Il devrait inspirer ceux qui se contentent de répéter ce que les « Anciens » ont dit sans apporter leur pierre à l’édifice.

Bencheneb ne se contente pas de rapporter ce que les autres ont écrit avant lui, mais prend part à des débats d’idées et propose de nouvelles voies de recherche. C’est le cas notamment de son analyse des Sources musulmanes dans la « Divine Comédie ». « Ce travail, dit-il, nous conduit à établir des parallèles entre le thème de la Divine Comédie et les récits d’un voyage merveilleux accompli dans les régions d’outre-tombe par Mahomet. » À l’issue de son importante analyse, il aboutit à la conclusion qu’il « n’existe aucun lien de filiation, de genèse imitative. » Le lettré musulman est d’abord un chercheur objectif qui ne cherche pas à forcer les textes pour leur faire dire ce qui l’arrange.

Mais Mohamed Bencheneb est surtout un traducteur prolifique qui a fait connaître de très nombreux textes aux arabisants de son époque. Il participait, en véritable militant, à la défense et à l’illustration de la culture arabe en général et algérienne en particulier. Sa démarche visait à mettre sous les yeux de ceux qui déniaient aux Algériens une culture, les preuves d’une richesse littéraire, historique et sociologique indéniables. L’homme savait s’y prendre ! Sans polémiques, il multipliait les traductions de textes appartenant aux domaines les plus variés et accompagnait chacune de ses publications de remarques érudites. Bencheneb opposait au mépris des colonialistes, la qualité des textes qu’il choisissait et sa maîtrise de la langue française. Celle-ci, imposée aux colonisés, devenait, grâce à lui, un instrument au service de « l’algérianité » et de « l’arabité ».

La réédition de ces « Textes choisis », dont une partie a déjà été publiée en 2007 par les Éditions Casbah, met entre les mains des lecteurs de la ville natale de Mohamed Bencheneb un précieux trésor. Ce sont les francisants parmi eux qui profiteront encore plus de cet ouvrage car la plupart des textes ne sont pas de notre compatriote. Son travail de traducteur incitera peut-être une nouvelle génération de « quêteurs de textes » à offrir au monde francophone une moisson future de perles littéraires qui demeurent toujours inconnues.


Table des matières


Présentation par Saadane Benbabaali

  1. Notions de pédagogie musulmane
  2. Lettre sur l’éducation des enfants
  3. Itinéraire de Tlemcen à la Mekke
  4. La guerre de Crimée et les Algériens
  5. Poème en l’honneur du Prophète
  6. De l’origine du mot « chāchiyya »
  7. Observations sur l’emploi du mot « tellīs »
  8. Notice sur deux manuscrits
  9. La préface d’Ibn El-’Abbār à sa Takmilat es-Sila
  10. La préface d’Ibn El-’Abbār (suite)
  11. Sources musulmanes dans la « Divine Comédie »
  12. Du nombre TROIS chez les Arabes
  13. Quelques adages algériens

Repères biographiques

Bibliographie

Saadane Benbabaali, Maître de conférences à la Sorbonne Nouvelle, Paris.

Lien pour la Revue Africaine: http://www.algerie-ancienne.com/livres/Revue/revue.htm

Bencheneb Mohamed: Florilège


À l'occasion de la tenue prochaine (12 et 13 Décembre 2011 à Médéa, Algérie) du Colloque National sur Bencheneb et la culture populaire, je mets à la disposition de mes fidèles lecteurs cet article sur le contenu de Florilège le recueil de textes de Bencheneb paru en 2007 aux Éditions Casbah, Alger.
Saadane Benbabaali

Ben Cheneb: un savant à la recherche du vra
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article de Kaddour M’HAMSADJI
L'Expression, 18 Avril 2007 - Page : 21


L’Algérianité de cet érudit exceptionnel est dans sa culture et ses écrits.
Ainsi que cela a été déjà fait lorsque l’OPU a réédité Classes des Savants de l’Ifriqiya de Mohammed Ben Cheneb (lire L’Expression de mercredi 3 janvier 2007), remercions et encourageons vivement, Casbah éditions qui vient de publier Florilège, Mountakhabât fî at-ta’lîf wa at-tardjama wa at-tahqîq de Mohammed Ben Cheneb.

Extrait de la revue Al-Mouqtataf (novembre 1929), un texte de Mohammed es-Sa‘îd ez-Zâhirî sert à la fois de présentation de l’auteur, qui venait de décéder à l’âge de 60 ans, et de préface au présent ouvrage qui réunit un choix -intéressant quoique restreint- d’articles en arabe (67 p.) et en français (300 p.) parus à des époques différentes dans des revues spécialisées (Revue Africaine, Hesperis, Revue Indigène, Journal Asiatique,...) et une célèbre thèse complémentaire, en vue du doctorat ès lettres, ayant pour titre Mots Türks et Persans conservés dans le parler algérien. Cette thèse, comme tous les travaux de longue haleine de Mohammed Ben Cheneb, est toujours consultée par les chercheurs.

L’oeuvre de Mohammed Ben Cheneb est vaste et pourrait constituer à elle seule une grande bibliothèque. Tout entière, de 1895 à 1929, elle concourt à enrichir la culture arabe et à faire connaître à l’Occident le patrimoine arabo-islamique. À cet effet, l’étonnant érudit qu’il fut dès sa première publication en 1895, révéla la qualité de son éducation, de sa formation, de sa curiosité insatiable pour apprendre plusieurs langues (l’arabe, le français, le latin, l’osmanli, le persan, l’anglais, l’espagnol, l’hébreu, le russe) afin de lire dans le texte original l’objet de ses recherches. Ses travaux de «fureteur infatigable» ont suscité un intérêt considérable dans plusieurs pays arabes (il est élu membre de l’Académie arabe de Damas, en 1920), d’Europe, d’Asie et d’Amérique.

Dans l’ouvrage publié par Casbah éditions, on a l’avantage de retrouver et de lire ou de relire quelques traces parmi les belles recherches expressives de Mohammed Ben Cheneb:
  1. Poème en l’honneur du Prophète (traduction d’un original peut-être imité d’El-Bousayrî),
  2. Itinéraire de Tlemcen à la Mekke par Ben Messaïb (le grand chanteur populaire du xviiie siècle, un Tlemcénien issu d’une famille originaire d’Andalousie),
  3. Lettre sur l’éducation des enfants par Abou Hamed El-R’azzaly,
  4. La préface d’Ibn el-‘Abbâr à sa Takmila-t-essila,
  5. la Farisiya ou les débuts de la dynastie hafside par Ibn Qonfod de Constantine,
  6. Du nombre TROIS chez les Arabes,
  7. Mots Türks et Persans conservés dans le parler algérien (ce fameux lexique, et en tant que tel, aurait dû mériter à lui seul une publication à part et une attention plus grande quant au choix de la police de caractère et de sa présentation générale pour en faciliter la consultation par les chercheurs et les étudiants),
  8. La Guerre de Crimée et les Algériens par le cheikh Sidi Mohamed Ben Isma‘il d’Alger (une longue poésie populaire où il est question des héros musulmans repoussant les premières attaques des Russes sur les bords du Danube. Commencé en 1854, le conflit s’est terminé par la défaite de la Russie consacrée par le traité de Paris de 1856),
  9. La Vie civile musulmane en Algérie, Nadhra idjmâliya fî târîkh madinat el-Djazâir,...

Un petit regret, toutefois: outre un meilleur aspect matériel, fort bien utile dans ce genre de publication, il a manqué à ce Florilège une justification éditoriale actualisée, enrichie de commentaires appropriés, -ce qui aurait mieux valu que la simple «présentation» toute prête produite en arabe et en français. Il a manqué de même une table des matières et un peu plus de soin dans l’organisation et la cohésion des textes choisis. Néanmoins, Casbah éditions a fait évidemment oeuvre pie en amorçant la diffusion d’une oeuvre prodigieusement nourrie du premier universitaire algérien, un authentique savant dont la puissance de travail et l’activité scientifique devraient inspirer la jeune génération d’étudiants de notre pays.

Signalons à ceux qui s’intéressent à Mohammed Ben Cheneb et à son oeuvre, une toute première biographie en arabe, documentée, réfléchie et écrite par ech-Chaykh ‘Abd er-Rahmân Mohammed el-Djîlâlî, un des derniers érudits algériens anciens encore en vie; elle a pour titre: Mohammed Ben Abî Cheneb, sa vie et l’empreinte de ses écrits, ENAL, Alger, 1983. La chose est sûre, «Plus d’un parmi nous, affirmait le grand orientaliste français Georges Marçais qui prononçait son discours d’adieu sur la tombe de Mohammed Ben Cheneb, plus d’un parmi nous savent que l’on ne faisait jamais appel en vain à celui que nous aimions à nommer ´´notre chikh´´. Car à la science et à la conscience du vrai savant, il joignait le don plus rare de la bonté.»
La Presse du 7 février 1929 titrait: «Un deuil à l’université d’Alger. La mort de M.Ben Cheneb. L’université d’Alger, l’Algérie et le monde savant viennent d’être éprouvés par la mort de M.le professeur Ben Cheneb de la faculté des lettres d’Alger.»



FLORILÈGE/MOUNTAKHABÂT FÎ AT-TA’LÎF WA AT-TARDJAMA WA AT-TAHQÎQ 
de Mohammed Ben Cheneb

Casbah Éditions, Alger, 2007,
 367 pages, 490 DA.
Kaddour M’HAMSADJI

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dimanche 4 décembre 2011

Colloque national sur Mohamed Bencheneb et la culture populaire


Voici le programme du Colloque national sur

Mohamed Bencheneb et la culture populaire

الملتقى الوطني
العلامة محمد بن شنب والثقافة الشعبية

أيام 12و13 ديسمبر 2011

توطئة
:

تزخر الجزائر بأسماء لامعة تركت أثرا واضحا في نهضتها الحضارية ووثبتها الثقافية، ومن أبرز هذه الأسماء العالم الفذ، الرجل الموسوعة الدكتور محمد بن شنب الذي سبق عصره وجمع بين أصالة المظهر والمخبر ورحابة الفكر ، وقوة الحجة والبلاغة وتنوع التأليف والنشر وتعدد اللغة، فأجاد وأفاد في حقول معرفية جمة، كعلوم البلاغة، المنطق ، والسير، والتاريخ، والأمثال الشعبية، والترجمة، والتحقيق ، واللسانيات ، والثقافة الشعبية وغيرها.
ولقد ارتأينا أن نتوقف عند الثقافة الشعبية في فكر العلامة محمد بن شنب لسببين اثنين:

أولهما : الأهمية التي يكتسيها التاريخ الاجتماعي ومكانة الثقافة الشعبية كركن ركين في فهم واستيعاب هذا التاريخ الاجتماعي .

ثانيهما : التعرف على مدى اهتمام الدكتور محمد بن شنب بدراسة الثقافة الشعبية، ومدى مساهمته فيها؟ وكيف تعامل معها في ظل الهيمنة الاستعمارية ؟

وسوف نحاول أن نجيب على هذه الإشكاليات وغيرها في هذا الملتقى العلمي الذي يأتي كتكملة لملتقى محمد بن شنب المنعقد بجامعة الجزائر في الفترة من 15 إلى 17 ديسمبر 2009 ، ولسلسلة الملتقيات والأيام الدراسية التي سنتها مديرية الثقافة بالتنسيق مع جامعة المدية. في محاولة جادة للاقتراب من فكر الرجل الظاهرة محمد بن شنب .

الجـــمهـوريـة الجـزائــرية الديـمـقـــراطــية الشـعــبـيـة
وزارة الثــــقافـة
تحت رعاية معالي وزيرة الثقافة و السيد والي ولاية المدية
وبإشراف مديرية الثقافة لولاية المدية
وبالتنسيق مع جامعة المدية
جمعية بن شنب للمسرح والموسيقى تنظم

برنامج الملتقى الوطني
العلامة محمد بن شنب والثقافة الشعبية

يومي 12و13 ديسمبر 2011


اليوم الأول : 12 ديسمبر 2011
على الساعة 10:00 بجامعة المدية
الافتتاح الرسمي
كلمة السيد مدير الثقافة
كلمة السيد رئيس الجامعة
كلمة السيد رئيس الملتقى الدكتور عبد الحميد بورايو

على الساعة 10:30 انطلاق أشغال الملتقى
رئيس الجلسة: الدكتور جمال كديك
1. المحاضر :أ. محروق اسماعيل / جامعة المدية
عنوان المداخلة : العلامة بن شنب وأثاره الإبداعية
2. المحاضر : د. العربي بوجلال / جامعة سطيف
عنوان المداخلة بن شنب سيرة وأعمال
3. المحاضر : أ.عائشة ملكار/ جامعة المدية
عنوان المداخلة: صورة المرأة في الثقافة الشعبية، من خلال عينة من الأمثال الشعبية في كتاب الأمثال الشعبية لمحمد بن شنب
4. المحاضر: أ.سعيد بن زرقة / المدرسة العليا للأساتذة ببوزيعة
عنوان المداخلة : السخرية في الأمثال الشعبية من خلال معجم بن شنب للحكم والأمثال
5. المحاضر : د.لوصيف لخضر / جامعة الجلفة
عنوان المداخلة : أصالة الإيقاع في الشعر الشعبي

على الساعة 12:00 مناقشة 30 دقيقة
على الساعة : 20:00 حفل موسيقي
اليوم الثاني : 13 ديسمبر 2011
على الساعة 09:30 بجامعة المدية
رئيس الجلسة : الدكتور لخضر لوصيف

6. المحاضر : د. عبد الحميد بورايو/ جامعة الجزائر
عنوان المداخلة : النزعة الشعبية في دراسات العلامة بن شنب
7. المحاضر : د. سعدان بن باباعلي/ جامعة السربون
عنوان المداخلة : بن شنب واللغة والثقافة الشعبية
8. المحاضر: د. يمينة شيكو / جامعة الجزائر
عنوان المداخلة : زواج المسلمين بغير المسلمين في الجزائر في عهد الاحتلال عند الدكتور بن شنب .

على الساعة 11:00 مناقشة 30 دقيقة
استراحة 15 دقيقة
رئيس الجلسة :
9. المحاضر : د. لعمى عبد الرحيم / جامعة المدية
عنوان المداخلة : مستقبل الثقافة الشعبية في ظل تحديات العولمة
10. المحاضر:أ. نعيمة عقريب / جامعة تيزي وزو
عنوان المداخلة :منهج توثيق الأمثال عند الدكتور بن شنب
11. المحاضر :أ. حميد بوحبيب / جامعة البويرة
عنوان المداخلة : بن شنب وترجمة الشعر الشعبي
على الساعة 13:00 مناقشة
على الساعة 13:30 مراسيم الاختتام
قراءة التوصيات
وتوزيع الشهادات

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samedi 3 décembre 2011

ABDALLAH MAZOUNI (1928-1976)


Texte biographique de Jean Déjeux

En préparant mon exposé sur Bencheneb et la culture populaire, je me suis replongé dans l'ouvrage inestimable de mon maître Abdallah Mazouni qui m'a enseigné la langue arabe et l'esprit critique au Lycée El Mokrani à Alger en 1967-68.



Cet ouvrage intitulé "Culture et enseignement en Algérie et au Maghreb " est une mine d'or pour ceux qui s'intéressent aux problèmes culturels du Maghreb.
Mazouni Abdallah est parti trop tôt d'une manière brutale, on ne trouve même pas de photo de lui sur le Net. Si quelqu'un en a une, je le remercie par avance de me la poster. Même sans sa photo, son visage est gravé dans mon esprit ainsi que l'enseignement qu'il m'a dispensé avec humour et générosité! Pais à ton âme Cheikhi!


Marc-Aurèle: "ce que j'ai reçu ..."


Marc-Aurèle: L' Empereur philosophe
reconnaît les mérites de ceux qui ont forgé son âme.



Exemples que j'ai reçus

de mon grand-père Vérus : la bonté et la douceur, qui ne connaît point la colère.
Du père qui m'a donné la vie : la modestie et la virilité, du moins si je m'en rapporte à la réputation qu'il a laissée et au souvenir personnel qui m'en reste.

De ma mère : la piété et la générosité ; l'habitude de s'abstenir non pas seulement de faire le mal, mais même d'en concevoir jamais la pensée ; et aussi, la simplicité de vie, si loin du faste ordinaire des gens opulents.

A mon bisaïeul, je suis redevable de n'avoir point fréquenté les écoles publiques, d'avoir profité dans ma famille des leçons d'excellents maîtres, et d'avoir appris par moi-même que, pour l'éducation des enfants, il ne faut ménager aucune dépense.

A mon gouverneur, de n'avoir jamais été de la faction des Verts ou des Bleus, ni de celle des Petits-boucliers ou des Grands-boucliers ; il m'a montré aussi à endurer la fatigue, à restreindre mes besoins, à faire beaucoup par moi-même, à diminuer le nombre des affaires, et à n'accueillir que très difficilement les dénonciations.

A Diognète, j'ai dû de ne pas m'appliquer à des riens ; de ne jamais croire à tout ce que les sorciers et les charlatans débitent de leurs incantations et des conjurations de démons, ni à tant d'autres inventions aussi fausses. Je lui ai dû encore de ne pas me plaire à élever des cailles de combat et de ne point me passionner pour ces puérilités ; de savoir supporter la franchise de ceux qui me parlent ; d'avoir contracté le goût de la philosophie ; d'avoir suivi d'abord les leçons de Bacchius, puis ensuite celles de Tandasis et de Marcien ; d'avoir composé des dialogues dès mon enfance, et de m'être fait une joie du grabat, du simple cuir, et de tous les ustensiles dont se compose la discipline des philosophes grecs.

A Rusticus, j'ai dû de m'apercevoir que j'avais à redresser et à surveiller mon humeur ; de ne point me laisser aller aux engouements de la sophistique ; de ne point écrire sur les sciences spéculatives ; de ne pas déclamer de petits sermons vaniteux ; de ne point chercher à frapper les imaginations en m'affichant pour un homme plein d'activité ou de bienfaisance ; de me défendre de toute rhétorique, de toute poésie et de toute affectation dans le style. Je lui dois encore de n'avoir pas la sottise de me promener en robe traînante à la maison, et de me défendre de ces molles habitudes ; d'écrire sans aucune prétention ma correspondance, dans le genre de la lettre qu'il écrivit lui-même de Sinuesse à ma mère. Il m'a montré aussi à être toujours prêt à l'appeler ou à accueillir ceux qui m'avaient chagriné ou négligé, dès le moment qu'ils étaient eux-mêmes disposés à revenir ; à toujours apporter grande attention à mes lectures, et à ne pas me contenter de comprendre à demi ce que je lisais ; à ne pas acquiescer trop vite aux propositions qui m'étaient faites. Enfin, je lui dois d'avoir connu les Commentaires d'Epictète, qu'il me prêta de sa propre bibliothèque.


D'Apollonius, j'ai appris à avoir l'esprit libre et à être ferme sans hésitation ; à ne regarder jamais qu'à la raison, sans en dévier un seul instant ; à conserver toujours une parfaite égalité d'âme contre les douleurs les plus vives, la perte d'un enfant par exemple ou les longues maladies. J'ai vu clairement en lui, par un exemple vivant, qu'une même personne peut être tout ensemble pleine de résolution et de facilité ; et qu'on peut n'être point rude en enseignant ; il m'a donné le spectacle éclatant d'un homme qui regarde comme la moindre de ses qualités de savoir transmettre la science à autrui, avec une rare expérience et tout en courant. C'est lui encore qui m'a appris l'art de recevoir de la main de mes amis de prétendus services, sans en être diminué, et sans y paraître insensible quand je ne croyais pas devoir les accepter.

De Sextus, j'ai appris ce que c'est que la bienveillance, une famille paternellement gouvernée et le vrai sens du précepte Vivre selon la nature ; la gravité sans prétention ; la sollicitude qui devine les besoins de nos amis ; la patience à supporter les fâcheux et leurs propos irréfléchis ; la faculté de s'entendre si bien avec tout le monde que son simple commerce semblait plus agréable que ne peut l'être aucune flatterie, et que ceux qui l'entretenaient n'avaient jamais plus de respect pour lui que dans ces rencontres ; l'habileté à saisir, à trouver, chemin faisant, et à classer les préceptes nécessaires à la pratique de la vie ; le soin de ne jamais montrer d'emportement ni aucune autre passion excessive ; le talent d'être à la fois le plus impassible et le plus affectueux des hommes ; le plaisir à dire du bien des gens mais sans bruit ; enfin une instruction immense sans ostentation.

Par l'exemple d'Alexandre le grammairien, j'ai appris à ne jamais choquer les gens, à ne les point heurter par une brusquerie blessante pour un barbarisme qu'ils auraient commis, pour une tournure fautive ou une prononciation vicieuse qui leur serait échappée ; mais à m'arranger adroitement dans la conversation pour que le mot qui aurait dû être choisi d'abord reparût, par manière de réponse ou de confirmation, en donnant mon avis sur la chose même sans m'arrêter du tout à l'expression malheureuse, ou en prenant soigneusement tel autre détour pour dissimuler l'allusion.

De Fronton, j'ai pu apprendre tout ce qu'un tyran peut ressentir de jalousie, et avoir de duplicité, et de fourberie, et combien ceux que nous appelons Patriciens ont, pour la plupart, peu de bonté et d'affection dans le coeur.

D'Alexandre le Platonicien, j'ai appris à ne pas dire aux gens à tout propos et sans nécessité, quand je leur parle ou que je leur réponds par lettre : «Je n'ai pas le temps» ; et à ne pas décliner constamment, par cette facile excuse, mes devoirs divers envers ceux qui vivent avec moi, en alléguant les affaires qui me pressent.

De Catulus, j'ai appris à ne jamais négliger les plaintes d'un ami, même quand il se plaint sans motif, mais à tout essayer pour l'adoucir et pour rétablir l'ancienne intimité ; il m'a appris aussi à louer mes maîtres de tout coeur, comme avaient coutume de le faire, à ce qu'il rapportait, Domitius et Athénodote ; et à ressentir pour mes enfants le dévouement le plus sincère.

De mon frère Sévérus, j'ai appris à aimer la famille, à aimer le vrai, à aimer le juste ; grâce à lui, j'ai apprécié Thraséas, Helvidius, Caton, Dion et Brutus ; j'ai pu me faire l'idée de ce que serait un Etat où régnerait une égalité complète des lois, avec l'égalité des citoyens jouissant de droits égaux ; et l'idée d'une royauté qui respecterait par-dessus tout la liberté des sujets. C'est lui qui m'a appris à vouer à la philosophie un culte constant et inaltérable ; à être bienfaisant ; à donner sans me lasser ; à garder toujours bonne espérance ; à me confier à l'affection de mes amis ; à ne plus rien cacher à ceux qui s'étaient réconciliés, après leur pardon ; à ne pas forcer mes intimes, sans cesse inquiets, à se demander : «Que veut-il ? Que ne veut-il pas ?», mais à être toujours net et franc avec eux.

De Maxime, j'ai appris ce que c'est que d'être maître de soi ; de ne jamais rester indécis ; de supporter de bon coeur toutes les épreuves, y compris les maladies ; de tempérer son caractère par un mélange d'aménité et de tenue ; d'exécuter sans marchander toutes les obligations qu'on a ; d'inspirer à tout le monde cette conviction que, quand on parle, on dit toujours ce qu'on pense, et que, quand on agit, on a l'intention de bien faire ; de ne s'étonner de rien ; de ne se point troubler ; de ne jamais se presser ni se laisser aller à l'indolence ; de ne jamais se déconcerter dans le désespoir en s'abandonnant soi-même et en s'anéantissant ; ou de ne pas reprendre trop subitement du courage et une confiance exagérée ; d'être serviable et prompt à l'indulgence ; en un mot, de donner de soi plutôt l'idée d'un homme qui ne change pas que celle d'un homme qui se réforme, de quelqu'un dont jamais personne n'a dû croire être dédaigné, et à qui personne ne s'est jamais cru supérieur ; enfin de tâcher d'être affable pour tout le monde.

De mon père adoptif, j'ai appris la bonté ; l'inébranlable constance dans les jugements qui ont été une fois mûris par la réflexion ; le dédain pour ces honneurs factices qui séduisent la vanité ; la passion du travail ; l'application perpétuelle ; la disposition à prêter l'oreille à toutes les idées qui concernent l'intérêt public ; l'invariable attention à rendre à chacun selon son mérite ; le discernement à juger des occasions où l'on doit tendre les ressorts et de celles où on peut les relâcher ; la sévérité à poursuivre et à punir les amours pour les jeunes gens ; le dévouement au bien de l'Etat ; la liberté qu'il laissait à ses amis, sans les astreindre nécessairement à partager tous ses repas, ou à le suivre dans tous ses voyages ; l'absolue égalité d'humeur, où le retrouvaient au retour ceux qui avaient dû le quitter pour quelque cause urgente ; la consciencieuse analyse des choses dans toutes les délibérations ; la persistance à ne point se départir de son examen, en se contentant des premières solutions qui se présentaient ; l'attachement rempli de soins pour ses amis, aussi peu porté à se dégoûter d'eux sans raison qu'à les aimer à la fureur ; l'indépendance d'esprit en toutes choses et la sérénité ; la prévoyance à longue vue et la vigilance à régler les moindres détails, sans en faire tragiquement étalage ; la précaution de repousser les acclamations populaires et la flatterie sous toutes ses formes ; l'économie à ménager les ressources nécessaires à l'autorité ; la retenue dans les dépenses pour les fêtes, tout prêt à souffrir les critiques sur ce chapitre ; la piété sans superstition envers les dieux ; la dignité avec le peuple, qu'il ne fatigua jamais de ses adulations ni de son empressement à complaire à la foule ; la sobre mesure en toutes choses ; le solide respect de toutes les convenances, sans un goût trop vif pour les nouveautés ; l'usage, sans faste et aussi sans façon, des choses qui rendent la vie plus douce dans les occasions où c'est le hasard qui les offre, les prenant quand elles se trouvaient sous sa main avec indifférence, et n'en ayant nul besoin, si elles venaient à manquer ; l'attitude de quelqu'un dont on ne peut dire ni qu'il est un sophiste, ni qu'il est un provincial, ni qu'il est entiché de l'école, mais d'un homme dont on dit qu'il est mûr et complet, au-dessus de la flatterie, capable d'être à la tête de ses affaires propres et des affaires des autres. Ajoutez-y encore l'estime pour les vrais philosophes ; l'indulgence exempte de blâme pour les philosophes prétendus, sans d'ailleurs être jamais leur dupe ; le commerce facile ; la bonne grâce sans fadeur ; un soin modéré de sa personne, comme il convient quand on n'est pas trop amoureux de la vie, sans songer à rehausser ses avantages, mais aussi sans négligence, de manière à n'avoir presque jamais besoin, grâce à ce régime tout individuel, ni de médecine, ni de remèdes intérieurs ou extérieurs ; la facilité extrême à s'effacer sans jalousie devant les gens qui s'étaient acquis une supériorité quelconque, soit en éloquence, soit en connaissance approfondie des lois, des moeurs, et des matières de cet ordre ; la condescendance qui s'associait à leurs efforts pour les faire valoir, chacun dans leur domaine spécial ; la fidélité en toutes choses aux traditions des ancêtres, sans d'ailleurs vouloir se donner l'air d'y tenir essentiellement ; un esprit qui n'était ni mobile, ni agité, mais sachant endurer la monotonie des lieux et des choses ; reprenant les occupations habituelles, dès que le permettaient des maux de tête cruels, avec plus d'ardeur et de vivacité que jamais ; n'ayant pas beaucoup de secrets qui lui appartinssent, et ces secrets en très petit nombre et fort rares ne concernant guère que l'Etat ; circonspect et très regardant dans la célébration des fêtes solennelles, dans le développement des travaux publics, dans les distributions au peuple ; et quand il les croyait nécessaires, ayant en vue ce que la convenance exigeait bien plutôt que le renom qu'il en pourrait retirer pour ce qu'il aurait fait ; ne prenant jamais de bains hors des heures régulières ; sans passion pour les bâtisses ; ne songeant nullement à la composition de ses repas, ni à la qualité ou à la couleur de ses habits, ni à la beauté de ses gens. Ses vêtements étaient faits de la laine de Lorium, sa petite ferme, et le plus souvent de la laine de Lanuvium ; le manteau qu'il avait à Tusculum était d'emprunt ; et toute sa façon était aussi simple. Jamais rien de dur, rien même de brusque, rien de pressé, et comme dit le proverbe : «Jamais jusqu'à la sueur» ; mais toute chose faite avec pleine réflexion, comme à loisir, sans le moindre trouble, dans un ordre absolu, robustement, et en harmonieuse correspondance de toutes les parties. C'est bien à lui que s'applique cette louange adressée jadis à Socrate «qu'il savait s'abstenir et jouir de ces choses dont la plupart des hommes ne s'abstiennent qu'à contre-coeur, et dont ils jouissent en s'y abandonnant avec ivresse». Demeurer fort dans l'une et l'autre rencontre, conserver constamment sa vigueur et sa tempérance, n'appartient qu'à l'homme qui a l'âme ferme et invincible, comme fut mon père durant la maladie de Maxime.



Je dois aux Dieux d'avoir eu de bons aïeuls, de bons parents, une bonne soeur, de bons maîtres, des serviteurs, des proches, des amis, qui tous étaient bons également presque sans exception. A l'égard d'aucun d'eux, je ne me suis jamais laissé aller à quelque inconvenance, bien que par disposition naturelle je fusse assez porté à commettre des fautes de ce genre ; mais la clémence des Dieux a voulu qu'il ne se rencontrât jamais un tel concours de circonstances qui pût révéler en moi ce mauvais penchant. Grâce à eux encore, j'ai pu ne pas rester trop longtemps chez la concubine de mon grand-père ; j'ai pu sauver la fleur de ma jeunesse, sans me faire homme avant le moment ; j'ai pu même sous ce rapport gagner un peu de temps ; vivre sous la main d'un prince et d'un père qui devait déraciner en moi tout orgueil, et m'amener à être convaincu qu'on peut, tout en vivant dans une cour, n'avoir nul besoin ni de gardes, ni de costumes éclatants, ni de lampes, ni de statues, ni de tout ce faste inutile, et qu'on peut toujours s'arranger pour se rapprocher le plus possible de la condition privée, sans avoir pour cela plus de timidité ou de faiblesse quand il faut donner des ordres au nom de l'intérêt public. Les Dieux m'ont aussi accordé d'avoir un frère dont le caractère était fait pour éveiller ma vigilance sur moi-même et qui en même temps faisait mon bonheur par la confiance et l'affection qu'il me montrait. Grâce à eux aussi, je n'ai point éprouvé le malheur d'avoir des enfants laids ou contrefaits ; je n'ai point poussé plus loin qu'il ne fallait la Rhétorique, la Politique, ni tant d'autres études où j'aurais peut-être été retenu plus que de raison, si j'avais trouvé que j'y fisse de faciles progrès. Je me suis hâté d'élever tous les maîtres qui avaient fait mon éducation aux honneurs qu'ils me semblaient désirer, et je ne les ai point bercés de l'espoir que, puisqu'ils étaient jeunes encore, ce ne serait que plus tard que je m'occuperais d'eux. Les Dieux m'ont accordé la faveur de connaître Apollonius, Rusticus, Maxime, qui m'ont donné l'idée claire et lumineuse de ce que doit être la vie selon la nature, et qui souvent m'en ont offert l'exemple dans toute sa réalité. De telle sorte que, du côté des Dieux, par leurs bienfaits, leurs secours et leurs inspirations, rien ne me manque plus pour vivre comme la nature le veut, et que, si je suis encore loin du but, je ne puis m'en prendre qu'à moi-même de n'avoir point écouté leurs conseils, et je pourrais dire leurs leçons. Si mon corps a supporté jusqu'à cette heure les règles d'une telle vie ; si je n'ai touché ni à Bénédicta, ni à Théodote ; si plus tard, livré aussi aux passions de l'amour, j'ai pu en guérir ; si dans mes fréquentes colères contre Rusticus, je n'ai jamais rien fait de plus que j'aie eu à regretter ; si ma mère, qui devait mourir à la fleur de son âge, a pu cependant passer avec moi ses dernières années ; si jamais dans les occasions où j'ai voulu secourir quelqu'un dans un besoin d'argent ou dans tout autre embarras, je ne me suis entendu répondre que je ne pouvais avoir les fonds nécessaires à mon dessein ; si jamais nécessité pareille de recevoir quelque chose d'autrui n'a pesé sur moi ; si ma femme est d'une nature docile, affectueuse et simple ; si j'ai pu rencontrer tant d'excellentes personnes pour l'éducation de mes enfants ; si des remèdes m'ont été révélés dans mes songes, particulièrement contre les crachements de sang et les vertiges, à Gaëte tout comme à Chryse ; si, dans ma passion pour la philosophie, je ne suis pas tombé aux mains de quelque sophiste ; si je ne me suis pas entêté aux ouvrages de quelque écrivain, ou à la solution des syllogismes, ou à la recherche des phénomènes célestes ; tant d'avantages ne peuvent venir que de l'aide des Dieux et des grâces qu'ils daignent accorder.

Ecrit chez les Quades, au bord du Granoua.

Lien Wikipedia pour sa biographie: http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Aur%C3%A8le

mardi 22 novembre 2011

Al Maqâma al-Balkhiyya المقامة البلخية

بديع الزمان الهمذاني - المقامة البلخية

حَدَّثَنَا عِيسى بْنُ هِشَامٍ قَالَ: نَهَضَتْ بِي إِلى بَلخَ تِجَارَةُ الْبَزِّ فَوَرَدْنُهَا وَأَنَا بِعُذْرَةِ الشَّبَابِ وَبَالِ الفَرَاغِ وَحِلْيَةِ الثَّرْوَةِ، لا يُهِمُّنِي إِلاَّ مُهْرَةُ فِكْرٍ أَسْتَقِيدُهَا، أَوْ شَروُدٌ مِنَ الْكَلِمِ أَصِيدُهَا، فَمَا اسْتَأْذَنَ عَلَى سَمْعِي مَسَافَةً مُقَاِمي؟؟، أَفْصَحُ مِنْ كَلاِمي، وَلمَّا حَنَى الْفِراقُ بِنَاقَوْسَهُ أَو كَادَ دَخَلَ عَليَّ شَابٌّ في زَيٍّ مِلءِ العَيْنِ، وَلْحَيةٍ تَشُوكُ الأَخْدَعَيْنِ، وَطَرفٍ قْد شَرِبَ مَاءَ الرَّافِدَيْنِ، وَلَقِيَنِي مِنَ الْبرِّ فِي السَّناءِ، بِمَا زِدْتُهُ فِي الثَّناءِ، ثُمَّ قَالَ: أَظَعْناً تُرِيدُ؟ فَقُلْتُ: إِيْ وَاللهِ، فَقَالَ: أَخْصَبَ رَائِدُكَ، وَلاَ ضَلَّ قَائِدُكَ، فَمَتَى عَزَمْتَ؟ فَقُلْتُ: غَدَاةَ غَدٍ، فَقَالَ:

صَبَاحُ اللهِ لا صُبْحُ انطِـلاقٍ *** وَطَيرُ الوَصْلِ لا طَيْرُ الفِراقِ

فأَيْنَ تُريدُ؟ قُلْتُ: الوَطَنَ، فَقَالَ:بُلِّغْت الوَطَنَ، وَقَضَيْتَ الوَطَرَ، فَمَتَى العَوْدُ؟ قُلْتُ: القَابِلَ، فَقَالَ: طَوَيْتُ الرَّيْطَ، وَثَنَيْتَ الْخيْطَ، فَأَيْنَ أَنْتَ مِنَ الكَرَمِ؟ فَقُلْتُ: بِحَيْثُ أَرَدْتَ، فَقَالَ: إِذَا أَرْجَعَكَ اللهُ سَالِماً مِنْ هَذَا الطَّريقِ، فَاسْتَصْحِبْ لي عَدُوّاً في بُرْدَةِ صَديقٍ، مِنْ نِجار الصُّفْرِ، يَدْعُو إِلى الكُفْرِ، وَيَرْقُصُ عَلَى الظُّفرِ، كَدَارَةِ العَيْنِ، يَحُطُّ ثِقَلَ الدَّيْنِ، وَيُنافِقُ بِوَجْهَيْنِ. قَالَ عِيسى بْنُ هِشَامٍ: فَعَلِمْتُ أَنَّهُ يَلْتَمِسُ دِيناراً، فَقُلْتُ: لَكَ ذلِك نَقْداً، وَمِثْلُهُ وَعْداً، فَأَنْشأَ يَقُولُ:

رَأيُكَ مِمَّا خَطَبْتُ أَعْـلَـى *** لا زِلْتَ لِلمَكْرُمَاتِ أَهْـلا

صَلُبْتَ عُوداً، وَدُمْتَ جُوداً *** وَفُقْتَ فَرْعاً، وَطِبْتَ أَصْلا

لا أَسْتَطيعُ العَطَاءَ حَمْـلاً *** وَلا أُطيقُ السُّؤَالَ ثِـقْـلا

قَصُرْتُ عَنْ مُنْتَهَاكَ ظَنّـاً *** وَطُلْتَ عَمَّا ظَنَنْتُ فِعْـلا

يا رُجْمَةَ الدَّهْر والمَعَالـي *** لا لَقِىَ الدَّهْرُ مِنْكَ ثُكْـلا

قَالَ عِيسَى بْنُ هِشَام: فَنُلْتُهُ الدِّينَارَ، وَقُلتُ: أَينَ مَنْبِتُ هَذا الفَضْلِ؟ فَقَالَ: نَمَتْنِي قُرَيشٌ وَمُهِّدَ لِيَ الشَّرفُ فِي بَطَائِحِهَا، فَقالَ بَعْضُ مَنْ حَضَرَ: أَلَسْتَ بِأَبِي الْفَتْحِ الإْسْكَنْدَريِ؟ أَلَمْ أَرَكَ بِالْعِراقِ، تَطُوفُ فِي الأَسْواقِ، مُكَدِّياً بِالأَوْرَاقِ؟ فَأَنْشِأَ يَقُولُ:

إِنَّ لـلـهِ عَـبِـيدَاً *** أَخَذُوا الْعُمْرَ خَلِيطاً

فَهُمُ يُمْسُونَ أَعْـرَا *** باً، وَيُضْحُونَ نَبِيطا